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Le Temps à l'école

Parler de Dieu à temps et à contretemps

NUMÉRO


2026

Au fil du temps dans un établissement scolaire

À quelle heure est la pastorale ?

Dans la cour du lycée, une jeune fille interpelle quelques amis et leur demande : « À quelle heure est la Pastorale ? » S’engage entre les lycéens une discussion pour savoir si l’heure de pastorale a bien lieu cette semaine, qui est inscrit et ce qu’on va y faire. L’adjointe en pastorale qui surprend cet échange reste dubitative. En cette fin de premier trimestre, l’emploi du temps devrait être clair pour les élèves. Elle a transmis les plannings, annoncé les grandes dates et les thématiques proposées. Elle a même réussi à trouver tous les bénévoles et même plusieurs enseignants et éducateurs qui ont accepté d’animer dans la durée à ce temps régulier. Le réseau paroissial et le soutien de l’aumônier ont été précieux pour constituer les équipes.

Pourtant, ce matin cette question presque banale dans un établissement scolaire résonne de manière étonnamment nouvelle pour cette responsable pastorale. Bien sûr, les récentes polémiques sur le temps scolaire sont venues bousculer quelques évidences et l’invitent désormais à considérer cette heure dans l’emploi du temps sous l’angle de la culture religieuse. Mais elle s’interroge : « À quelle heure est la pastorale ? » À quelle heure, le temps pour permettre de grandir en humanité et dans la foi ? À quelle heure est le temps pour dire Dieu dans un établissement scolaire de l’enseignement catholique sous contrat d’association avec l’Etat ?

Un référentiel pastoral

Lorsque en 2016, les religieux marianistes ont décidé, en chapitre de rédiger d’un référentiel pastoral pour leur réseau d’établissements scolaires, ils avaient pour intention d’éclairer leur mission éducative au regard de leur tradition spirituelle propre. Cette démarche s’inscrivait dans un mouvement général pour les congrégations religieuses de se doter de textes de référence explicites sur leur charisme dans l’éducation. De cette recherche avec l’ensemble des communautés éducatives du réseau, ont émergé deux préoccupations qui dépassaient largement le cadre d’une animation pastorale programmée. La première a recentré la pastorale au cœur même des actes ordinaires d’enseigner et d’éduquer, comme un style pastoral s’affranchissant des contraintes de l’emploi du temps : Parler de Dieu au-delà des mots, dans les gestes quotidiens de la salle de classe, de la cour de récréation ou du conseil de discipline.

Le deuxième axe plus explicite s’est interrogé sur les conditions d’un accompagnent de la vie chrétienne et la possibilité d’une première annonce dans une école. Au point de bascule entre cet implicite d’une éducation dans la perspective du Christ et l’explicite de l’annonce du Jésus de la foi s’affirme l’engagement de la liberté de celui qui annonce et de celui qui accueille cette parole. Dans l’organisation millimétrée de nos emplois du temps, quel est le temps offert qui permet le dialogue de ces deux libertés ?

Une rencontre

Déléguée de Tutelle pour ce réseau scolaire pendant dix ans, j’ai accompagné la rédaction et le déploiement de ce référentiel pastoral marianiste dans les établissements. En marge d’une de ces rencontres, un responsable administratif m’interpelle. Tous ces échanges pastoraux ouvrent en lui une interrogation profonde : quelle est la différence entre son engagement athée, sincèrement au service de la croissance des élèves et le mien perçu comme ancré dans une tradition religieuse, peut-être dans la foi ? Ses questions à l’improviste me surprennent. Rien n’est agressif, il cherche simplement à comprendre. Je saisis l’instant pour balbutier une réponse. Dans l’échange, il m’invite à m’engager au-delà de simples convictions. Moments de vérité.


« C’est ici que surgit le Kairos, ce temps opportun, ce temps « autrement », où l’éducateur perçoit quelque chose qui s’ouvre. »


Quelle est l’heure, le lieu pour rendre compte de l’espérance[1] ? Y-a-t-il des instants prévus pour plonger au cœur de la foi ? Encore faut-il savoir poser des mots, avoir pris le temps de relire et de relier la foi, la raison et la vie. La rencontre est fugace mais elle nous grandit tous les deux. Elle laisse affleurer le dialogue de nos libertés, celle d’oser une parole de foi, celle d’accueillir un questionnement et d’oser être vrais, celle de nous reconnaitre ensemble comme des chercheurs de sens.

Ces trois situations évoquent plusieurs moments de la vie d’un établissement scolaire où une Parole sur Dieu devient audible. Elles forment la toile de fond de ma réflexion sur le temps de Dieu tel qu’il apparaît dans un établissement scolaire. Parler de Dieu suppose à la fois une conscience claire de ce que l’on attend institutionnellement de l’école catholique et une disponibilité intérieure pour accueillir ces « moments autres » où la parole de foi peut se dire. Il s’agit d’interroger ce qui se dit de Dieu dans le rythme et les cadres prévus d’une école catholique dont la mission première reste d’enseigner et éduquer, de distinguer ces temps pour mieux les articuler et oser « parler clairement »[2] et enfin saisir les instants où Dieu se laisse dire, à temps et à contretemps, lorsque surgit un Kairos.

Parler de Dieu à temps

Parler de Dieu à temps, au temps attendu du caractère propre convoque l’école catholique à une parole sur Dieu dans le contexte spécifique d’un service public d’enseignement. Le caractère propre comme une expression générique et ambiguë utilisée par le législateur dans la loi Debré de 1959 s’applique tout autant à l’enseignement privé chrétien, juif ou musulman sous contrat. L’État yreconnaît qu’une logique spirituelle et religieuse est possible pour comprendre le monde. Cette réflexion prend aujourd’hui une acuité particulière, alors que les débats sur la place du religieux dans les établissements scolaires, le sens de la laïcité et la mission propre de l’école catholique se complexifient. Parler de Dieu y apparaît à la fois comme une responsabilité institutionnelle et comme une opportunité spirituelle. A l’école d’offrir le temps pour le faire !

Pour l’Église, la proposition éducative de l’enseignement catholique relève de sa mission pastorale, trouve son inspiration dans les Évangiles et se renouvelle par la longue tradition des éducateurs chrétiens qui ont fondé des écoles. Ainsi comprise, la pastorale déborde largement de l’heure dédiée de l’emploi du temps pour se déployer comme un style éducatif au cœur même du temps d’une l’école qui enseigne et éduque.

Le temps attendu

Parler de Dieu à temps, c’est au moins honorer la promesse faite à ceux qui attendent que l’école catholique parle de Dieu à leurs enfants. Dans son analyse de l’évolution de la société française[3], la pratique religieuse catholique a fortement diminué au cours des trente dernières années. La dimension catholique n’est plus la première motivation des parents pour l’inscription de leurs enfants dans une école catholique. Dans leur grande majorité, lors des entretiens d’inscription, ils expriment cependant leur attachement à un ensemble de valeurs qu’ils lient à une éducation catholique référée à l’Évangile ou à sa culture. Parler de Dieu à temps, c’est d’abord donner accès à la culture chrétienne, au récit biblique, aux grandes figures spirituelles, aux rites et aux fêtes qui structurent la tradition catholique. L’exigence contemporaine d’une culture commune et la demande croissante de repères donnent à cette mission un relief particulier. Et que dire de ces familles d’autres confessions religieuses pour lesquelles au moins dans l’école catholique, Dieu n’est pas un tabou !

À cette attente des familles, l’Église répond par une proposition éducative qui se déploie comme un chemin d’humanisation par la connaissance et le savoir et suppose une ouverture spirituelle capable de rendre possible une rencontre intime avec Dieu. L’Église formule ainsi une double attente vis-à-vis du temps de l’école catholique. D’une part, le rythme de la vie de l’école peut fournir de cadre ordinaire d’un bain ecclésial qui contribue à la diffusion des repères culturels chrétiens. De même que la chapelle trouve sa place singulière au milieu des espaces scolaires, les célébrations viennent rythmer l’année scolaire pour toute la communauté éducative. D’autre part, pour accomplir sa mission d’annonce de l’Évangile et d’accompagnement de la vie chrétienne, l’Église reconnait l’école catholique comme un lieu ecclésial qui soutient les chrétiens dans leur croissance spirituelle ou les curieux, dans le lent mûrissement de leurs questionnements de sens.[4]

Le temps programmé

La vie d’une école est rythmée par les heures de cours, les périodes entre les vacances, les semaines de conseils de classe et la saison des examens. Ce temps chronologique fait de progressions, de programmation et d’événements rythme formellement l’année, comme une liturgie éducative qui voit les élèves grandir en « sagesse et en grâce[5], année après année. Depuis quelques mois cependant, un débat passionné se cristallise autour du temps consacré à la religion dans l’emploi du temps des écoles catholiques. Pour de nombreux établissements, la question a pu se focaliser sur le temps scolaire et l’heure de « pasto ». De la 28e heure[6] à l’école primaire, au cours de culture religieuse inscrit dans l’emploi du temps, en passant par possibilité de libérer des heures pour des célébrations ou des retraites, le débat peut vite devenir technique et se centrer sur ce qui est permis ou défendu[7] au regard du contrat d’association. Alors, quelle place l’emploi du temps laisse-t-il pour parler de Dieu ?

Depuis le rapport Debray de 2002, l’enseignement du fait religieux s’est installé dans les programmes scolaires de l’éducation nationale. Pour son auteur, ne pas parler des religions à l’école fait courir le risque de rendre illisible et incompréhensible une part importante de la culture, de l’histoire ou simplement de la vie en société. L’éducation nationale a fait le choix de répartir cet enseignement de manière transversale dans différentes disciplines[8], y compris la philosophie.

L’expression chrétienne est omniprésente dans la culture et l’art, de l’architecture à la musique en passant par la littérature et le cinéma. Les références à Dieu, à Jésus-Christ et à la foi des chrétiens sont multiples, y compris quand cette culture cherche à se présenter comme un contre modèle de la tradition catholique. Dans la responsabilité pastorale de l’école catholique, parler de Dieu de manière institutionnelle, c’est d’abord offrir à tous un accès à la culture chrétienne, au récit biblique, aux grandes figures spirituelles, aux rites et aux fêtes qui structurent une tradition religieuse. Il ne s’agit pas de demander l’adhésion mais de permettre l’intelligence d’un héritage historique, artistique, littéraire et anthropologique. Une école catholique qui n’expliquerait pas à tous ce que signifie Noël, ce qu’est une parabole, ou quelle vision de l’homme propose l’Évangile manquerait une part essentielle de sa vocation éducative. Lors de leur dernière session à Bruxelles, les chefs d’établissement parisiens ont découvert le système scolaire belge et ses particularités en matière de religion. Comme en Suisse ou en Alsace, le cours de religion, fait partie intégrante de la proposition scolaire et des programmes. En ce sens, le contenu relève d’un référentiel, tout en préservant une liberté de mise en œuvre. Au moment où l’école catholique s’interroge sur les conditions pour proposer à tous un cours de culture chrétienne, dans le respect de la liberté de conscience de chacun, les réflexions menées en Belgique peuvent venir inspirer les pratiques en matière de religion à l’école. Comme le souligne Geoffrey Legrand[9], responsable pastoral pour le Comité diocésain de Bruxelles–Brabant wallon (CoDiEC), en Belgique francophone, le cours de religion catholique est confessionnel. Ce cours n’est pas neutre sur le fait religieux, mais il ne s’apparente pas non plus à de la catéchèse. Il vise plutôt à « ouvrir la plausibilité du fait chrétien à l’intelligence et à l’interrogation des élèves ». Autrement dit, il a pour ambition de montrer que le christianisme est en mesure de répondre aux questions de sens soulevées par les élèves. Il insère cependant cette proposition dans une ouverture aux autres réalités religieuses, en favorisant le « vivre ensemble » dans une société multiculturelle.

Le temps espéré

On pourrait croire que la laïcité freine ces moments de transmission cultuelle pour tous. Dans un contexte où la laïcité pourrait être interprétée comme un effacement du religieux, l’école catholique assume au contraire de manifester une identité explicite, non pour s’imposer, mais pour proposer. De plus, le cadre laïque – dès lors qu’il est compris comme une protection de la liberté de conscience autorise pleinement la parole de foi lorsqu’elle répond à une demande explicite ou implicite de l’élève. Ce que la laïcité interdit, c’est l’injonction, la pression ou l’exclusivité. Ce qu’elle autorise, c’est l’expression contextualisée, proportionnée, respectueuse, qui s’inscrit dans la mission propre de l’établissement. Paradoxalement, la laïcité par son respect de la liberté religieuse devient alors un espace de respiration, où la parole de foi peut surgir parce qu’elle s’inscrit dans un cadre non contraignant pour l’élève. La catéchèse comme parole de foi sur Dieu, trouve ainsi toute sa place dans la proposition éducative d’une école catholique, lorsqu’elle est librement choisie. Cela suppose une inscription dans le temps[10] ordinaire de l’accueil des élèves. Un établissement scolaire qui ne facilitait pas l’accès à une annonce explicite de la foi pour ceux qui y aspirent et le demandent, qu’ils soient croyants ou simplement curieux, manquerait à sa responsabilité pastorale de proposition de la foi.

C’est pourquoi parler de Dieu dans la foi dans l’école catholique commence par un travail sur soi pour habiter sa posture professionnelle, clarifier sa propre relation au spirituel, ajuster la frontière entre ce qui relève de la mission institutionnelle et ce qui relève du témoignage personnel. Parler de Dieu « à temps » exige une formation, un cadre clair et une intention éducative cohérente.

Parler de Dieu à contretemps

Dans un établissement scolaire, on ne dit pas la même chose sur Dieu selon les temps, les temps forts qui rythment toutes les étapes de croissance et les temps faibles qui se glissent dans les interstices de la vie comme des contretemps propices à une parole inattendue. L’éducation se déploie au rythme du temps long, des répétitions et des maturations humaines et spirituelle. Ce chronos où se façonne l’unicité de la personne, tisse une humanité faite de lenteur et d’hésitations, parfois même de retours en arrière. Dans ce temps qui dure, Dieu se rend perceptible à travers les actes ordinaires, dans la fragile cohérence d’un dire et d’un faire. Dieu se dit sans paroles, par les rituels communs qui structurent la vie collective ou par les engagements personnels, au risque parfois de pratiques personnelles et institutionnelles qui au fil du temps sont perçues comme des contre témoignages.

Le temps inattendu du Kairos

A l’image de cet échange avec un responsable administratif que j’évoquais plus haut, les enseignants et les éducateurs sont souvent témoins de situations où la question du sens surgit avec force, quand la vie vient bousculer les programmes. Le temps de l’école est régulièrement marqué par des évènements qui appellent une parole, un enfant qui s’interroge sur la mort d’un proche, une classe bouleversée par un fait d’actualité tragique, un adolescent qui exprime un malaise existentiel. Dans ces circonstances, la question de Dieu devient possible non par initiative de l’adulte, mais parce que l’élève pose une question qui déborde le cadre purement scolaire. Parler de Dieu à ce moment-là, c’est accueillir la dimension spirituelle du monde vécu par l’enfant, sans imposer une réponse mais en ouvrant une perspective. Ce temps inattendu, c’est le temps de la vie qui se déploie au sein même d’une communauté éducative.

Ces situations offrent ainsi ces moments de vérité où la parole peut émerger autrement. C’est ici que surgit le Kairos, ce temps opportun, ce temps « autrement », où l’éducateur perçoit quelque chose qui s’ouvre. Dans l’école, le Kairos surgit rarement dans des conditions idéales. Il se glisse plutôt dans un couloir, au détour d’une remarque ou d’une émotion. Dans cet instant donné, la parole chrétienne peut devenir pertinente, parce qu’elle éclaire l’expérience vécue. Parler de Dieu alors ne consiste ni à faire la leçon, ni à imposer un discours. Il s’agit plutôt d’un travail de discernement posé avec délicatesse qui suppose pour un éducateur d’être suffisamment attentif pour reconnaître le moment et suffisamment ajusté pour n’utiliser que les mots nécessaires. La parole chrétienne ainsi se fait présence, comme une parole qui ne s’impose pas, mais se propose dans un dialogue des libertés de chacun, celle qui s’engage dans une parole de foi, comme celle qui accueille cette parole. L’école catholique n’a pas pour mission de forcer la foi mais d’en ouvrir la possibilité. Or cette possibilité se joue souvent dans ces « contretemps » d’une première annonce, ces moments imprévus qui relèvent une disponibilité du cœur à se laisser toucher par l’autre.

Le temps différé de la relecture

Entre les deux modalités du temps à l’école pour parler de Dieu, le temps institutionnel programmé et le contretemps du Kairos se tisse le temps pour cultiver une posture éducative réflexive, faite d’analyse de pratiques et de relecture pastorale. Ces différentes démarches ont en commun de proposer une réflexion à partir de l’expérience acquise sur le terrain comme le soulignent les recherches de l’Université Catholique de l’Ouest en théologie pratique[11]. Elles s’inscrivent dans un mouvement large dans divers secteurs professionnels ou de formation[12] qui cherchent à donner une culture commune à partir des pratiques et des manières d’être. Sur le terrain ecclésial, la relecture se fait pastorale avec de la conviction qu’il est possible de se former humainement, spirituellement et pastoralement à partir de ce qui est vécu. La pratique de la relecture ouvre un espace où il est possible d’affiner un regard sur un vécu, un geste ou une manière de se dire, de dire son positionnement et son engagement.

La force de ces temps relecture repose sur le récit. Choisir une situation à raconter, mettre en avant tel détail, faire partager les émotions ressenties, c’est déjà mettre à distance l’expérience première et ouvrir une compréhension nouvelle. La relecture pastorale se situe au croisement du récit de pratiques et du récit biblique. L’Evangile est riche de ces rencontres, de ces interpellations et de ces aspirations qui rejoignent l’expérience humaine dans ce qu’elle a de plus concret, y compris dans les salles de classes. Le texte biblique s’offre ainsi à tous comme une « ressource de sens » où chacun peut puiser en fonction de ses propres questionnements. La relecture pastorale partagée en équipe, n’est pas une simple analyse des pratiques. Elle vise à reconnaître, dans ce qui a été vécu, les traces de la présence de Dieu, les déplacements intérieurs, les occasions manquées comme celles qui ont été saisies. Cette relecture permet d’interpréter les moments vécus non seulement sous un angle professionnel mais aussi sous un angle spirituel. Elle fait apparaître des seuils, ce qui a permis une parole, ce qui l’a empêchée, ce qui aurait pu être dit autrement. La relecture est ainsi un laboratoire du discernement. Elle aide l’éducateur à reconnaître les Kairos lorsqu’ils se produiront de nouveau. Elle lui permet aussi de mieux comprendre ce qu’il porte, ses ressources et ses fragilités, sa manière de vivre la mission. Dans un contexte où certains éducateurs s’inquiètent de la légitimité de parler de foi, cette pratique rassure. Elle leur offre un espace pour respirer, prendre distance et relier ce qui a été vécu avec la mission chrétienne de l’établissement. La relecture devient alors un lieu où se prépare la parole, non pour programmer des interventions, mais pour devenir capable d’y répondre lorsque le Kairos surgit.

Dans le prolongement des réflexions théologiques et pratiques sur la relecture, l’ISFEC[13] d’Angers a développé un outil pour soutenir les chefs d’établissement dans leur responsabilité pastorale auprès de leurs équipes. Sous forme de jeu qui reprend la dynamique des récits croisés de la relecture pastorale, les « Inspirables » font résonner ensemble la Parole de Dieu et les problématiques éducatives quotidiennes. Monseigneur Aveline qui introduit cet outil pour entrer en dialogue et oser parler de Dieu a sein même d’une communauté éducative en livre l’enjeu : « Quand les temps sont obscurs, la sagesse de l’Évangile, maintient le regard dans l’espérance. Elle donne de goûter, dans les incertitudes et les fragilités de nos charges éducatives, la puissance de la vie qui accompagne tous ceux que nous servons quel que soit leur chemin. »

Laisser à Dieu le temps de parler

Dans le paysage éducatif contemporain, l’école catholique se situe à la croisée de plusieurs exigences. Entre le respect du cadre laïque national, l’ouverture à des familles aux parcours très variés, la responsabilité éducative envers tous les élèves, l’école catholique s’efforce de rester fidèle à son identité chrétienne et à sa responsabilité pastorale. Dans ce contexte, la question d’une parole sur Dieu au moment ajusté ne se réduit ni à la seule transmission des connaissances religieuses, ni à un discours formel. Elle touche à l’acte éducatif lui-même, à sa capacité à éveiller, éclairer et accompagner une intériorité en devenir. Parler de Dieu à l’école catholique demande un double discernement. À temps, l’institution se doit de proposer des espaces structurés où la culture chrétienne est transmise, où la foi est présentée, où la tradition est expliquée. À contretemps, l’éducateur s’ouvre aux occasions imprévues où la question spirituelle surgit dans la vie de l’élève. Dans ces moments-là, ce n’est plus le programme qui parle, mais la rencontre.

Entre ces deux pôles, se glisse une parole de foi capable de se dire en récit pour relire, discerner et relier. Ce sont ces paroles à mi-voix, ajustées au kairos, qui font de l’école catholique un lieu où l’on peut, encore aujourd’hui, apprendre à dire Dieu et laisser place au silence de la parole intérieure que Dieu adresse à chacun.■


[1] 1P 3,16, Première Lettre de Pierre
[2] Enseignement catholique de Paris, La religion à l’école, Imposer moins, engager plus, 2024
[3] Jérôme Fourquet, L’archipel Français
[4] Cf. Axe 3 du Référentiel pastoral marianiste pour les établissements scolaires « Annonce de la foi et accompagnement de la vie chrétienne »
[5] Cf. Évangile de Luc Lc 2, 52
[6] Selon la manière de décompter les temps d’enseignement des professeurs des écoles dans l’enseignement catholique, on parlera aussi de 25e heure pour cette heure souvent dite de caractère propre
[7] Enseignement catholique de Paris, La religion à l’école, Imposer moins, engager plus, 2024
[8] Les programmes du cycle 3 à la Terminale introduisent la dimension religieuse des civilisations en histoire, littérature et arts, philosophie et éducation morale et civique.
[9] Geoffrey, Legrand est professeur de théologie pratique à l’Université catholique de Louvain. Après avoir réalisé sa thèse de doctorat sur la pastorale scolaire en Belgique francophone, il oriente actuellement ses recherches en pédagogie religieuse. Intervention en novembre 2025.
[10] Pour notre réflexion, le temps d’accueil dans un établissement est à distinguer du temps scolaire.
[11] Guy le Bouëdec, Gwennola Rimbaut, Christophe Pichon, Récits de pratiques et récits bibliques : se former à la relecture pastorale, Paris, L’HARMATAN, Coll. Défi-formation, 2015. Ces auteurs ont développé leurs recherches en théologie pratique et biblique au sein de l’Université catholique de l’Ouest à Angers.
[12] Notamment dans le domaine de la santé
[13] Institut supérieur de formation de l’Enseignement catholique de l’Université catholique de l’Ouest