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Le Temps à l'école , Sophia DLIMI

Le temps dans une Maison des Familles

AUTEUR


Sophia DLIMI

NUMÉRO


2026

Je suis Sophia, directrice de la Maison des Familles de Grenoble depuis quatre ans. J’ai une formation d’assistante sociale, métier que j’ai exercé pendant 20 ans, en travaillant principalement avec des personnes sans logement. J’ai repris des études en 2022 afin de valider un master dans l’économie sociale, mon secteur de prédilection pour travailler, ce qui m’a permis de réfléchir avec d’autres et d’engranger de nouvelles connaissances. Je suis aussi maman de deux petites filles.

La Maison des familles de Grenoble existe depuis bientôt 16 ans, portée par le Secours catholique et Apprentis d’Auteuil. À l’époque, l’équipe avait constaté que des mamans venues de l’étranger, seules et en situation de précarité, n’osaient pas parler de l’éducation de leurs enfants et des difficultés qu’elles rencontraient, par peur que leur enfant leur soit enlevé. Elle a alors eu l’intuition qu’il fallait créer un endroit dans lequel les parents se sentent en confiance, prennent conscience de leurs compétences, et osent partager avec d’autres parents leurs difficultés, préoccupations et interrogations concernant leurs enfants pour trouver ensemble des solutions. C’est ainsi qu’est née la Maison des Familles de Grenoble.


« Souvent on peut mal interpréter l’absence d’un parent qui n’est jamais présent aux rendez-vous, alors que ceux que nous connaissons pensent juste que l’école sait faire son travail, et qu’eux, en tant que parents, n’ont pas leur place là-bas, car ils sont illettrés, par exemple »


Aujourd’hui, les familles accueillies sont la plupart du temps d’origine étrangère et en situation de précarité. Le temps est long en France pour ces personnes qui viennent de l’étranger. Les personnes qui arrivent en France doivent passer par une demande d’asile. Si la personne est reconnue réfugiée, sa situation sera stabilisée en moins de deux ans. Mais si la demande est rejetée, le recours épuisé, alors elle doit attendre, même si elle ne sait pas quoi… Nous avons, par exemple, à la Maison des Familles, une maman arrivée en 2019 avec ses 3 enfants, et encore aujourd’hui personne n’est régularisé. La maman travaille grâce au dispositif du Chèque Emploi Services et la famille est hébergée par un collectif de citoyens. Ils gardent encore l’espoir d’être un jour régularisés, mais ne savent pas dans quelle temporalité. En ce moment on a aussi une maman et sa petite fille qui sont arrivées en 2020 de la Côte d’Ivoire. Le papa vit en Espagne, il est régularisé et a pu faire régulariser sa fille là-bas. La maman vient de décider de partir le rejoindre avec sa fille là-bas. Elle n’espère plus obtenir des papiers en France, le temps passe et les choses ne changent pas. La décision a été difficile à prendre, nous en parlons depuis une année, et elle s’est finalement résolue à quitter son réseau grenoblois et la langue qu’elle connait, pour partir vers un homme qu’elle n’a pas envie de voir. Car aujourd’hui le principal pour elle, c’est d’avoir un avenir en Europe et pour cela il faut avoir des papiers.

À la Maison des Familles la question du temps est très présente dans l’accompagnement. Elle varie en effet beaucoup en fonction des pays. Il y a peu de temps, j’accueille une maman dans mon bureau et celle-ci reçoit un coup de téléphone de son assistante sociale qui lui avait donné rendez-vous. J’entends alors la maman, confortablement installée sur le fauteuil, répondre : « oui, oui, bien sûr je suis en route » … Réponse surprenante pour nous français, mais cette maman a un rapport au temps court, au temps « d’ici et maintenant ». Pour vous l’illustrer dans son pays en Guinée elle avait une boutique. Si elle partait le matin et tombait sur son cousin, elle se mettait à discuter, l’ici et maintenant prenait le dessus, et si le magasin n’ouvrait qu’à 14h et bien c’était comme ça.

En France le rapport au temps est différent, et cela peut emmener beaucoup d’incompréhensions. À la Maison des Familles on prend en compte les modèles de références des familles et on explique aussi les codes de la société française. On apprend que si le rendez-vous est à 14 h, en France c’est à 14 h pas 14 h 30. Nous devons respecter la temporalité des personnes, et en même temps leur apprendre les autres codes. La précarité induit des logiques de comportement spécifiques dont fait partie le rapport au temps, qui est un rapport an temps court. En effet, quand on est dans une vie de survie et qu’on ne sait pas où on va dormir ce soir ni ce qu’on va manger, on ne sait pas si on va pouvoir honorer le rendez-vous d’assistante sociale le mois d’après. Il y a une grande difficulté à se projeter et les personnes doivent gérer la complexité à être à la fois dans une vie de galère d’aujourd’hui, et dans un second temps de la vie de la société française. Souvent on a des demandes de parents qui arrivent en demandant de l’aide pour remplir un papier pour le lendemain, alors que le même papier a été donné il y a un mois. Il y a un mois, ce n’était pas pressé et aujourd’hui ça l’est. Les démarches sont ainsi compliquées, on doit à la fois comprendre leur rapport au temps, et leur faire comprendre les besoins de la société, notamment pour leur permettre d’accéder à leurs droits.


« En France le rapport au temps est différent, et cela peut emmener beaucoup d’incompréhensions. À la Maison des Familles on prend en compte les modèles de références des familles et on explique aussi les codes de la société française  »


Ce qui est chouette à la Maison des Familles, c’est qu’on a le temps de travailler tout ça ! Parfois ça nous arrive de faire des démarches administratives même si ça n’est pas dans nos missions pour éviter que les droits soient coupés. Et ensuite on peut expliquer pourquoi ce fonctionnement nous met en difficulté, notamment car on s’extrait du collectif et on est moins présents pour les autres, et ça ce n’est pas possible sur le long terme. Aujourd’hui tout le quotidien de notre maison prend en compte la vie des personnes en précarité et la notion du temps est au cœur de la maison. Le lieu est ouvert, les parents peuvent venir cinq minutes ou bien toute la journée, il n’y a pas besoin de prendre de rendez-vous, pas d’obligation de revenir, pas d’engagement. Chaque personne est accueillie au moment où elle arrive, pas une heure après. Toute l’équipe accueille et les parents qui sont présents aussi. L’accueil varie ensuite en fonction de si la personne connait déjà le lieu ou pas. Pour celle qui n’est jamais venue, on lui souhaite la bienvenue, on lui propose quelque chose à boire, on lui explique le fonctionnement. Parfois, on n’est pas content de l’accueil qu’on a fait, s’il y a du monde par exemple, on a le sentiment que la façon d’accueillir n’a pas été à la hauteur de ce qu’on aurait souhaité. Ce n’est finalement pas si grave car à la Maison des Familles il n’y a pas de contrat avec un début et une fin, donc on a le temps de créer la relation. Ce qu’on aurait un peu raté le premier jour, on pourra le rattraper plus tard.

Quand nous avons repris fin août avec Thomas, l’éducateur spécialisé avec qui je travaille, nous avons partagé nos idées et nos besoins de changement pour la rentrée. On a un peu reparlé du fonctionnement de la Maison et deux questions sont ressorties :

  • Comment trouver un équilibre entre le projet de la Maison des Familles qui est d’accueillir pour parler des enfants, et le besoin des parents qui est parfois d’avoir un lieu sécurisé dans lequel ils peuvent juste se poser pour prendre un café en étant entouré ?
  • Dans notre organisation, quand est-ce que les parents peuvent souffler quand ils sont présents ? Et de quelle façon ? Il est souvent l’heure de faire le repas, l’heure du temps parents, l’heure du ménage, l’heure de jouer… On peut être pris dans ce rythme qui ne permet pas à chacun de prendre un instant, un temps pour soi. Est-ce qu’on s’autorise des moments moins en collectif, sans proposition pour les personnes accueillies ? Est-ce qu’on autorise certains à des prendre un petit moment sur le téléphone même au sein d’un collectif ? La restriction du téléphone en collectif est une règle importante pour nous, et en même temps le téléphone a envahi nos vies et est vecteur de communication.

Autant de questions que nous prendrons le temps d’aborder en équipe à la rentrée !

À la Maison des Familles nous avons un volet de travail important autour du lien parents/école.  L’école est en effet un lieu qui peut faire peur aux parents qui, pour beaucoup, soit n’y sont jamais allés, ou soit y sont allés mais pas en France. C’est donc un système qu’ils ne connaissent pas. Pour eux les enseignants sont tout là-haut, et eux tout en bas. L’école fait peur, l’école signale, l’école est obligatoire, elle cristallise beaucoup d’inquiétude. Avec l’équipe nous accompagnons beaucoup les parents pour qu’ils comprennent qu’ils ont des choses à apporter à l’école, qu’il est important qu’ils aillent aux réunions de rentrée, aux rendez-vous et qu’ils n’en aient pas peur. Quand ils nous le demandent, nous les accompagnons à ces rendez-vous pour qu’ils prennent confiance, eux qui ont souvent peur que la maitresse ne les comprenne pas ou les juge. Souvent on peut mal interpréter l’absence d’un parent qui n’est jamais présent aux rendez-vous, alors que ceux que nous connaissons pensent juste que l’école sait faire son travail, et qu’eux, en tant que parents, n’ont pas leur place là-bas, car ils sont illettrés, par exemple. J’ai encore rencontré une maman qui a accompagné sa fille à un rendez-vous au collège. Elle n’a pas dit un mot, seule sa fille s’est exprimée et lui a reproché son attitude en sortant. Sa mère lui a dit avoir au contraire décidé de ne pas prendre la parole pour ne pas la desservir… Encore un témoignage fort sur la façon dont des parents peuvent se percevoir.  Nous voulons aider à faire tomber ces barrières et préjugés dans les deux sens.

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