Le Temps à l'école , Sœur Nelly WAIRY , Bashar FAWADLEH

Hic et Nunc

L’assise spirituelle de notre terre prends corps dans un déroulement géographique et chronologique – à Bethléem la naissance du Christ, à Nazareth son éducation, à Jérusalem sa mort et sa résurrection. La Terre Sainte tout entière est profondément témoin d’une vie quotidienne du Christ sur terre. Espace et temps se confondent.

Pourtant, dans une école en Terre Sainte, comme on éduque des enfants sans pouvoir leur proposer de se déplacer d’un endroit à l’autre pour découvrir le pays, ni les projeter dans un avenir avenir que nous pouvons garantir. Nous insistons alors sur le présent, le court terme, l’instant…

Dans notre école de Taybeh en Terre Sainte, nous entendons rarement un enfant démarrer une phrase par « Quand je serai grand, je ferai comme métier… » ou « Plus tard, je serai… » Chez nous, où la guerre est soit présente soit latente, se projeter dans l’avenir est impensable, on vit au jour le jour. Comme chez nous un enfant n’imagine pas l’avenir, nous faisons en sorte de l’éduquer dans l’instant. Le quotidien de nos élèves a probablement plus d’intensité que celui des jeunes qui vivent dans un pays en paix. Éduquer en Palestine, c’est donc hic et nunc. Il nous faut vivre la grâce ici et maintenant, cette grâce de la présence selon sainte Thérèse de Lisieux.


« En Palestine, quand bien même nous voudrions penser à l’avenir, nous ne pouvons vivre qu’au présent »


Par exemple, les projets prévus pour les mois à venir ne sont évoqués qu’au dernier moment ; les inscriptions à la session de français, qui se déroule pendant l’été à des dates définies très en avance, se font jusqu’aux premiers jours du camp ! Autre chose : les écoles chrétiennes de Terre Sainte ont des vacances calées sur les fêtes religieuses chrétiennes, bien sûr, mais aussi musulmanes : or, ces dernières ne sont déterminées que quelques jours avant, parfois même la veille. Alors on s’adapte ! Les parents reçoivent des messages la veille d’un jour férié pour l’annoncer.

Un autre exemple se trouve en ce moment dans la gestion psychologique des élèves : lorsqu’il y a eu pendant la nuit des bombardements ou des morceaux de roquette tombés dans le village (cet article a été rédigé le 17 juin 2025, lors de la guerre qui oppose Israël à l’Iran), les cours sont chamboulés dès le matin. On propose plutôt aux élèves de dessiner, d’exprimer leur ressenti dans des groupes de parole, on oublie les échéances des examens, les devoirs, tout ce qui rythme d’habitude le temps l’année scolaire.

En Palestine, quand bien même nous voudrions penser à l’avenir, nous ne pouvons vivre qu’au présent. Et si nous voulons préparer des projets pour l’avenir, organiser des plans, nous devons prendre conscience de l’ancrage dans notre passé. Apprendre à vivre en assumant son passé et en restant confiant dans l’avenir, c’est se comporter en lien avec la pensée prophétique ! Le prophète connaît le péché du peuple (passé), et prépare le vœu de Dieu (l’avenir), et agit au présent. Voilà notre situation d’éducateurs ici, dans cette école latine de Palestine.■