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Céline GUEUGNEAU-KRUGER , Le Temps à l'école

De la répétition mortifère à l’école ou l’angoisse de l’éternel recommencement ?

Comme le souligne Pagnol dans Le temps des secrets, à chaque rentrée scolaire, les élèves – comme les enseignants en réalité – attendent avec impatience, et même avec angoisse, qu’on leur distribue leur nouvel emploi du temps. Dans son récit, l’auteur montre la tension qui s’installe autour de cette simple feuille de papier qui en réalité régira toute l’année scolaire de chacun. Ce bout de papier instaure alors une routine dont il devient extrêmement difficile de sortir : il n’y a qu’à voir la complexité des démarches administratives et logistiques à suivre pour tenter d’organiser une sortie scolaire. En effet, se défaire, temporairement de cette boucle temporelle est un vrai casse-tête qui en décourage plus d’un : entre la modification des heures de cours des élèves qui ont la chance de sortir et celles des heures de cours des enseignants accompagnateurs, chaque sortie devient un événement dont l’organisation demande des mois de préparation.

À ce temps routinier et propre à l’école, sclérosé par un emploi du temps dont il est difficile de se libérer, s’ajoutent quelquefois des rituels qui tentent d’instaurer un climat de travail serein. Si Meirieu insiste sur l’importance du rituel à l’école qui permet effectivement de favoriser la mise au travail de chacun en instaurant un cadre particulier et sécurisant, il met aussi en relief l’absurdité de certains rituels. On pense par exemple à ce système qui consiste à demander aux élèves de rester debout en silence en attendant que le professeur leur donne l’autorisation de s’assoir. Je parle maintenant d’une expérience personnelle mais je me demande combien nous sommes d’enseignants à attendre le silence complet de nos élèves avant de leur donner l’ordre de s’assoir pour les entendre finalement discuter à nouveau en s’asseyant. Après tout, comme le rappelle Bourdieu, pour qu’un rituel prenne effet, encore faut-il que toutes les personnes à ce rituel y adhèrent. Il semblerait, d’après ce que j’ai pu observer durant certaines heures d’enseignement, que certains élèves, sans pour autant avoir lu Le Rire de Bergson, trouvent cette mécanique plaquée sur du réel, bien plus ridicule qu’autre chose – à juste titre ?

            Cette dernière perspective me rappelle la situation du personnage de Bill Murray dans Le jour de la marmotte. Météorologue blasé, cynique et prétentieux, le héros de ce film se retrouve coincé dans une boucle temporelle qui le condamne à revivre sans fin la même journée.Comme le rappelle Cavell dans À la recherche du bonheur, la situation du héros, crée, chez lui, comme chez le spectateur, une vague d’émotions mêlant à la fois et presque paradoxalement : une sensation de toute puissance – quoi de mieux pour un météorologue de prévoir l’avenir à ce point ? – et une gêne nous faisant osciller entre le rire et l’angoisse. On pense par exemple à ces scènes – elles aussi sans fin – où le personnage principal met au point plusieurs méthodes pour se suicider pour tenter de se libérer de cette boucle infernale.

            Si j’ai précédemment évoqué l’aspect angoissant et risible des répétitions et des rituels à l’école, il faut aussi leur reconnaitre la création de cette sensation de toute puissance, qui semble s’opérer aussi bien pour les professionnels encadrants que pour les élèves.

Les répétitions de théâtre à l’école : l’émergence de l’événement et de l’inattendu ?

            La mise en place d’une pratique théâtrale au sein de l’école n’encouragerait-elle pas l’école dans son train-train quotidien, dans ses petits travers répétitifs évoqués précédemment ? Car quoi de plus répétitif, de plus prévisible que le théâtre ? Le théâtre évoque assez rapidement le texte à apprendre par cœur que les élèves doivent réciter de manière presque robotique dans ce que le jargon appelle des italiennes. Il évoque aussi sans doute, dans une certaine représentation collective du travail de la mise en scène, ces longues séances passées à répéter sans arrêt les mêmes gestes. Les mots du jargon théâtral eux-mêmes rappellent une certaine routine, un certain refrain dans cet art : « répétitions », « représentations ». Enfin, le théâtre est un lieu de rituel voire de tradition pouvant aller jusqu’à la superstition : on peut penser par exemple à l’importance des trois coups, de se souhaiter « merde » entre comédiens avant de monter sur scène, de ne pas porter de vert car cela porte malheur, de ne pas dire le mot « corde », etc.

            Et pourtant, le théâtre n’est-il pas au contraire et même paradoxalement, un véritable espace de liberté ? N’est-ce pas le meilleur endroit pour apprendre à accueillir l’inattendu ? à faire attention à ce qui fait événement ? Chaque représentation est différente car chaque public est différent. C’est une nouvelle rencontre à chaque fois. Des lycéens d’un établissement parisien ont joué en mai 2021 trois soirs de suite L’Importance d’être constant. Ils ont donc proposé trois spectacles différents car leurs publics étaient différents : d’abord portés par un public réceptif, ils ont été déstabilisés le lendemain par un public plus silencieux auquel ils ont dû s’adapter rapidement pour ne pas perdre le rythme. Enfin, ils ont dû aussi réagir à quelques aléas du spectacle vivant : un décor qui tombe, un accessoire qu’on perd avant de monter sur scène, une réplique oubliée, un comédien qui joue le personnage principal et qui arrive avec une trentaine de minutes de retard. Paradoxalement, c’est justement dans ce genre de moment inattendu, dans ces moments plus ou moins chaotiques, qui peuvent être angoissants, que la vie va pouvoir advenir à nouveau et transformer le désordre en quelque chose de sublime. C’est, par exemple, un élève capable de dire en dehors de ses répliques tout en restant dans la peau de son personnage une phrase capable de dédramatiser la chute du décor.


« Paradoxalement, c’est justement dans ce genre de moment inattendu, dans ces moments plus ou moins chaotiques, qui peuvent être angoissants, que la vie va pouvoir advenir à nouveau et transformer le désordre en quelque chose de sublime »


Le cinéma n’est-il rempli d’exemples de ce genre ? On peut penser par exemple à la performance de Heith Ledger dans The Dark knight. Alors que son personnage, le joker, s’apprête à faire sauter un hôpital, un problème technique sur le plateau fait que l’explosion prévue n’a pas lieu immédiatement. Loin de se laisser perturber, l’acteur joue de la situation de manière tout à fait comique, tout en restant dans la peau de son personnage, jusqu’à être véritablement surpris lorsque l’explosion finit par se produire. Il s’agit aujourd’hui d’un des passages les plus marquants et des plus appréciés du film.

Ainsi, de la même manière, dans L’Importance d’être constant, Lady Bracknell représente une aristocratie très ancrée dans le passé. L’élève qui l’interprétait s’est donc permis, lors de la chute brutale et inattendue du décor, de faire une petite remarque sur les matériaux contemporains qui n’avaient pas la solidité de ceux d’époque, faisant ainsi rire toute la salle. En plus de dédramatiser la situation, la réaction de l’élève a aussi rassuré ses partenaires qui ont alors été d’autant plus stimulés par les rires de la salle.

A travers ces quelques exemples, on comprend que l’inattendu crée l’événement qui lui crée la vie. Le philosophe américain John Dewey fait reposer sa vision de l’éducation et sa vision de la démocratie sur cet inattendu. Il évoque plutôt une expression se rapprochant d’« obstacle imprévu ». C’est parce que les élèves sont confrontés à des obstacles qu’ils vont pouvoir apprendre et que la démocratie va pouvoir s’exercer. Mais le terme me semble péjoratif et je lui préfère celui d’événement sinon d’inattendu.

Pour reprendre notre parallèle avec Le jour de la marmotte : c’est parce que le personnage de Bill Murray accepte l’inattendu de la rencontre amoureuse, accepte de se laisser surprendre qu’il va être finalement délivré de sa malédiction et sortir de sa boucle infernale.

Mais, paradoxalement, c’est peut-être justement parce qu’on a beaucoup répété, qu’on peut laisser place à l’inattendu. N’est-ce pas grâce aux nombreuses répétitions précédent la représentation que l’élève qui a fini par s’approprier son personnage a pu faire face à l’inattendu de cette manière ? N’est-ce pas aussi à force de répétitions que les élèves passent du statut de camarade de classe à celui de partenaires de théâtre ? Ne pourrions pas finalement dresser un parallèle entre les situations que nous venons d’exposer avec le quotidien de l’enseignant ? Bien sûr, en tant qu’enseignante de Lettres, je peux chercher à analyser avec des secondes et en cinquante-cinq minutes le réquisitoire du procureur dans l’Étranger de Camus. On peut à travers un commentaire composé étudier la construction des phrases, les figures de style qui reposent sur l’exagération, les différentes formes de paroles rapportées, etc. Mais quand un élève lève la main pour se demander si le procureur ne fait que son travail de protection de la société ou s’il condamne Meursault pour sa différence, on oublie la méthodologie du commentaire et on se lance dans un débat passionnant dont les élèves se souviennent et se nourrissent. On est d’ailleurs quelquefois surpris de voir des élèves qui ne participent pas habituellement, lever la main. Leurs arguments et leur réflexion montrent souvent qu’ils ont beaucoup mieux compris le message de Camus qu’on ne peut le croire – ou le voir dans la rédaction d’un commentaire de texte. Car l’inattendu en cours émerge aussi souvent d’une parole d’élève qui dans un cercle vertueux laisse encore plus la place à la parole des élèves. Pour casser ce rythme répétitif et mortifère, il ne tient qu’à nous, à l’image de ces élèves de l’atelier théâtre, d’accepter et d’accueillir la contingence. Faire en sorte que notre routine puisse rencontrer l’inattendu. Faire de ses cours un événement.